Papa
Papa,
C’est la dernière photo de toi que j’ai prise. La dernière. Après, y'en a eu d'autres mais ce n’était plus toi.
Un reflet. Une coquille. Un silence déguisé en peau.
Tu ne croyais pas à l’au-delà. Tu croyais à la terre. Tu m’avais fait baptiser pour faire plaisir à ta mère. Pour pas faire de vagues. Mais Dieu tu t’en foutais.
Quand j’étais petit, tu m’avais dit, avec ce sourire qui tordait tout : " Qu’est ce que c’est que l’enfer ? Un petit chemin de fer qui transporte des pommes de terre"". Tu me disais ça et je riais et toi aussi. C’était ta manière de dire : rien ne dure même pas la peur.
Mais maintenant tu ne dis plus rien. Tu es mort.
C’est Helena qui est venue me le dire. Helena, la dernière à t’avoir vu vivant Je t’avais vu une heure avant. Une heure. Je savais. Je savais que c’était la fin. Je ne pensais pas… Mais qui croit à la fin quand le cœur marche encore ?
Tu avais commencé à tout oublier. Enfin non. Tu te souvenais de tout. Mais tu nous reconnaissais à peine. Tu me regardais sans me voir. Tu parlais de ton père. De Pépé, comme s’il allait arriver d’un instant à l’autre. Comme s’il était en retard. Tu n’en pouvais plus de l’attendre Pépé. Coincé quelque part, à essayer de garer la traction comme s’il allait arriver, là maintenant. Tu l’attendais comme un gosse attends un clown, le cœur en embuscade, Achille Zavatta. Je voulais être fils de clown ! Tu m’avais dis : c’est pas possible. Alors maman m’avais fait le costume. Maman, elle est morte un peu après toi. Achille Zavatta s’est tiré une balle dans la tête pour ne pas vieillir. Pour ne pas pourrir. Il ne voulait pas du dernier acte.
On est jamais prêt.
Ton cerveau s’effaçait.Tu ne savais plus où tu habitais. Tu avais oublié que tu n’aimais pas le poison. Tu avais oublié. Tu ne voulais plus te doucher. Tu ne voulais plus manger. Tu ne voulais plus.
Helena disait : "la beauté d’un vieillard, c’est sa propreté ". Elle t’a lavé à la parole douce, à l’autorité tendre. Elle te faisait des soupes de légumes. Elle glissait des blancs de poulet dedans — pour les protéines — Helena était une femme forte. C’est la dernière personne que tu as vu. Tu étais tombé. Tu t’étais réparé. Tu étais retombé. Et tu me disais les yeux ouverts les lèvres sèches comme un secret : Je veux que ça s’arrête Ça. Ça c’est arrêté.
On a bu du champagne. Tu m’as appris. Tu m’as appris qu’il fallait parler à tout le monde de la même manière. Avec la même attention. Tu m'as appris que rien ne nous appartenait qu’on ne possédait rien. Que l’on était juste de passage. Un simple relai entre deux générations. Tu avais insisté sur ces mots, juste de passage. Comme si tu voulais qu’ils s’inscrivent quelque part. Dans ma mémoire. Un grain d’ADN. Que je transmette aux générations d’après. Juste un passage. Et c’est tout.
Ah oui j'oubliais, c'est mon père qui m'a donné mon premier appareil photo.