Les arbres

J'ai toujours photographié les arbres.

En Auvergne, je photographie un tilleul depuis plus de cinquante ans. Méthodiquement, régulièrement, immuablement, au point que je voudrais que l'on jette mes cendres à ses pieds pour retrouver mes racines. Mes cendres rendues à ce tilleul, et les feuilles, chaque année, porteront un peu dans le vent.
Ce tilleul est comme un phare dans un océan de nature. Ce n’est plus de la photo, ce n’est pas du dessin, c’est un acte. Un acte d’arbre. Un poème en fibres et en peau. Un autoportrait camouflé dans les nervures. Un hommage à l’immobile mouvant.

Pendant mes années d’architecture, je n’apprenais pas à dessiner, j’apprenais à regarder. Mes profs m’ont appris que les arbres ne se dessinent pas, ils se devinent. Une branche pousse toujours là où tu ne l’attends pas, une racine disparaît juste au moment où tu pensais l’avoir saisie. L’arbre ne suit aucune règle, il les invente. Il est abstraction et chair, fouillis et structure. Il est architecture en transe. Il est surprise.
Un jour, quand j’en ai eu marre du cinéma, j’ai repris un crayon. Un simple crayon. J’ai dessiné sur des photos, pour redonner du sang à l’encre. Et le monde est revenu. Le papier, le trait, le noir du fusain. Ce bois calciné, revenu du feu pour retourner au bois : cercle parfait. Le bois brûlé donne naissance à l’arbre, encore. Magie noire, alchimie carbonée.
Le graphite, charbon noble, inventé dans les flammes du XVIIe siècle. Une trouvaille anglaise qui a supplanté la vieille mine de plomb. Et puis, on l’a habillé de bois, pour qu’il redevienne ce qu’il était. Cercle encore.
Et moi, perdu dans cette spirale, je trace. Le fusain est une errance, un voyage immobile. C’est l’arbre qui me guide, et moi, ma main suis le crayon en main, dans la nuit de papier. Une odyssée sans mer. Une odyssée intérieure.Une longue errance.
Tous les outils sont bons. Seul le résultat compte.
Les sels, les gommes, les collodions, les vieux procédés ressuscités comme des dieux païens.
Travailler l’image comme un calligraphe des profondeurs, dans l’ombre d’Atget, à la lumière d’un siècle où la pellicule sentait encore le laboratoire, l’alchimie et le miracle.
Retrouver les secrets. Un arbre d’avant la perspective, d’avant la Renaissance. C’est une vision panoptique, cubiste peut-être, animiste sûrement. Plus de point de fuite : plusieurs regards. L’œil éclaté comme une grenade de lumière. L’arbre devient monolithe, constellation, kaléidoscope végétal. On le reconnaît… et pourtant il n’est plus tout à fait là. Ce n’est plus tout à fait lui. Il flotte entre deux mondes composé de multiples images fixé dans un temps distendu.

J’ai toujours aimé le papier. Tous les papiers. Papier chiffon, papier de riz, papier volant, froissé, brûlé, sauvé. Je les rapportais comme d’autres ramènent des pierres, des épices, des fièvres. D’Inde, de Madagascar, du Japon. Des feuilles d’ailleurs, chargées de silence et de soleil.
Je voyageais sans quitter Paris : quai Voltaire, un pas chez Sennelier, et me voilà perdu devant les rayons comme un enfant dans un aéroport. Des papiers du monde entier, durs, tendres, minces, rugueux. Les peaux du monde.
Un jour, j’ai tiré un grand arbre japonais sur un papier mexicain, fait de feuilles de cactus, tressées par des moines. Comme une prière lente en fibres végétales à la nature.
Un jour, comme une évidence.
Ces feuilles que j’aimais tant venaient des arbres. Ça m’a frappé. Alors j’ai voulu les réunir.
Mais les feuilles étaient fines, comme des peaux qui pèlent. morcelées, diaphanes comme des promesses. Il fallait les contre-coller, les épauler un peu, les tendre sans les blesser. J’ai poussé plus loin, jusqu’aux papiers faits d’écorces, jusqu’aux fibres d’arbres exilés.

Alors le souvenir m’a pris par ma main. Étudiant, je tendais mes panets. Mouiller le dos du papier, le fixer sur un cadre en bois, coin par coin, tendre, tendre encore, sans déchirer. Le papier mouillé est une peau vive. Il faut des doigts de funambule. Puis on attend que ça sèche. Et là, miracle : ça se tend, ça respire, ça chante comme la peau d’un tambour. Comme un poème de bois. Les arbres photographiés, tirés sur le corps fait de leurs semblables. Un chêne sur du Lamali indien, un cerisier du Japon sur du Washi — retour aux origines, boucle bouclée, cercle sans fin.
À chaque support, une langue, une voix, une histoire.
La forme s’effondre en fragments, comme la mémoire d’un rêve. Morceau après morceau, j’en recolle les bouts, comme on assemble un poème cassé. Je voyage dans les textures. Je voyage, et toujours, ce tilleul, ce phare immobile dans l’océan du temps.
Tout cela n’est pas qu’une impression.
C’est rituel. C’est mémoire.
Comment aller plus loin ?
Comment aller trop loin ?
Pour que l’arbre retourne à l’arbre.
Bois sur du bois. Le laser comme dernier stylo. Gravé, brulé découpé. Plaquer, bois sur bois. Pour que l’arbre retourne à l’arbre.
Je ne fais pas de films Je ne fais pas de photos. Je ne fais pas de peinture.
Je fais des images, juste des images.
Qui bougent ou pas.
Que l’on bouge ou pas.
…et laisse aux épiciers le soin de coller les étiquettes.

 

 

Franck Landron

Serge Gainsbourg

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