Le souffle du monde

Le souffle du monde

Argentique – Numérique. Numérique – Argentique
En 2015, à la Maison Robert Doisneau, j’ai montré des images de 1971. 44 ans de retard. Maintenant, je suis vieux. Je n’aurai plus le temps d’attendre encore 40 ans.
Les tiroirs sont pleins, la mémoire s’effiloche.
J’ai pris cette image en 1972, à Pontoise, à la pension Saint-Martin, où j’étais externe. J’ai inversé la photo gauche-droite. Miroir d’une autre réalité, d’une vérité oubliée ou peut-être inventée. L’image est mieux construite ainsi. Elle est devenue le fond d’écran de mon ordinateur.
Je n’ai jamais fait de planche-contact. L’impression de perdre mon temps, de perdre une feuille de papier. Et puis surtout, je n’ai jamais rien vu sur une planche-contact :
— trop clair
— trop sombre
— trop petit.
J’ai toujours regardé mes négatifs avec un compte-fil. L’œil collé. Pas de place pour l’illusion. Je vois tout :
— le diaph’ trop fermé
— le point trop court
— la lumière avalée par le doute.
Alors je comprends. Je vois comment il faudrait tirer l’image, la sauver, lui donner une chance. Et sans hésiter, je trace un cercle autour de celles qui méritent de remonter à la surface, sur la peau fragile de la pochette cristal. Les autres restent dans l’ombre. Des tirages en dix par treize, pas plus, juste assez pour les copains, les copines, les visages qui disparaîtront aussi vite que l’image sans fixateur.
Des mauvais tirages, développés au mauvais whisky — Label 5 © — mais peu importe, le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse, disait Musset, et moi je baignais là-dedans, dans le rouge du bordel, la couleur du labo.
Et parfois — très rarement — quand une photo était vraiment bonne, presque insolente de vérité, alors là, je sortais le grand jeu : vingt-quatre par trente-six, sur de l’Agfa © Brovira grade 3. Mais c’était rare. Le négatif devenait positif.
Quand je suis passé au cinéma, j’ai continué à regarder les négatifs.
Ils arrivaient comme des nouvelles, deux, trois photogrammes, arrachés au début de chaque prise, envoyés par les labos de cinéma. Et moi, je regardais ça. Je cherchais si le film était bien posé, si la lumière avait tenu sa promesse, si l’ombre n’avait pas avalé trop de choses.
Le négatif couleur, lui, m’a longtemps résisté. Ce masque orange posé sur le réel, cette peau étrangère qui transformait tout, trahissait tout, mentait et me filait la nausée.
Mais à l’époque, je ne quittais jamais mes Ray-Ban ©. Verres vert et bleu. Deux filtres entre le monde et moi. le vrai visage des images n’est jamais du bon côté. Un ciel double. Une compensation de fortune. Un équilibre précaire.
Et dans ce monde retourné, ce monde en creux, j’ai fini par reconnaître le vrai visage des images.
Depuis 1986, j’utilise un ordinateur. Le premier était un animal primitif.
Un Amstrad ©. Deux lecteurs de disquettes cinq pouces un quart : une pour obéir, une pour rêver.
Le vendeur ne rêvait pas. Lui, il récitait. Des menus. Des options. Des impossibilités. Il enterrait mon futur avec des mots techniques. Il plantait un clou de plus dans le cercueil de mon rêve.
Moi, je rêvais des ordinateurs d’aujourd’hui bien avant qu’ils n'existent. Dix ans plus tard, je l’ai revu. Il m’a reconnu. Bien sûr qu’il m’a reconnu. On ne peut pas oublier un homme qui vient chercher dans Paris un ordinateur avec une brouette.
J’ai toujours eu le sens pratique.
J’ai toujours aimé la technique.
Les outils. Ceux du garage de mon père, d’abord. Le métal, la graisse, le poids exact des choses dans la main. Le cliquetis des clés plates comme un alphabet secret. L’odeur de fer et d’huile plus forte que le Guerlain ©.
Puis les appareils photo. Les caméras. Les tables de montage, ces bêtes immobiles qui dévoraient la pellicule image après image, dent après dent. En 1993, tout le cinéma respirait encore la chimie. La pellicule régnait. Les tables de montage 35 ronronnaient comme des locomotives sous tension, les CTM à dix-huit facettes renvoyaient la lumière en éclats de vérité coupante. On travaillait avec des mains pleines d’ombre et de lumière. On touchait le film. On le sentait vivre, trembler, résister.
Et moi, j’ai acheté un Avid ©.
Un système de montage virtuel. Un défi. Un esprit de contradiction. Une trahison.
Je voulais monter mon deuxième long métrage, Le Secret de Polichinelle, sans ciseaux, sans colle. J’étais sûr que c’était le bon outil pour ce film tourné en improvisation. Depuis un siècle, la pellicule régnait en maître : on arrivait à la fin d’un cycle. Il fallait que cela change.
Je n’avais pas d’argent, alors pour pouvoir me le payer, je l’ai loué à un producteur avant de l’acheter. Je lui ai loué le présent pour m’acheter l’avenir. A quoi bon tuer l’ours si on n’a pas vendu sa peau.
Aujourd’hui, tous les films sont montés en virtuel. Même les rares films tournés encore en pellicule, ces anachronismes magnifiques, ces reliques du XIXᵉ siècle…VIRTUEL.
L’image est devenue fichier.
Le fichier est devenu séquence.
La séquence est devenue récit.
Le montage virtuel a pris le pouvoir.
Sur la ligne du temps : la timeline que les logiciels anglophones ne prennent pas la peine de traduire. La timeline, comme chemin de fer d’un livre, comme chemin de fer d’un film en devenir.
On ne touche plus rien.
On ne coupe plus.
On ne sent plus la résistance des choses.
La matérialité des gestes ne ralentit plus ma tête.
Je clique.
Je clique comme je respire.
J’ai commencé à tourner en numérique en 2003 avec une caméra Panasonic ©. J’ai réalisé Les Textiles. Les salles de cinéma, elles, n’étaient pas encore numériques. On travaillait à l’envers du temps.
On retournait à la pellicule avec un imageur, anti-scanner, un flash-back technique.
Et je marchais là-dedans, entre deux mondes, ni tout à fait argentique, ni tout à fait pixel, un pied dans la chimie, l’autre dans le nuage.
Pour les images fixes, j’ai attendu 2007. Là, j’ai décidé d’aspirer mes souvenirs. Toutes mes images, tous mes négatifs. Une goulée de lumière. Le scanner comme une bouche de lumière qui mange le passé, grain par grain. Comme un suicide de la pellicule.
Je choisis mes photos comme des plans de films. Le plan d’avant, le plan d’après. C’est pour cela que j’aime tant les « Photo Books » : raconter des histoires… une bonne photo c’est une image qui raconte une histoire.
Alors j’ai scanné.
Scanné.
Scanné.
Un vieux scanner Imacon ©. Trente minutes : six images.
Sept ans à scanner.
Bien sûr, je ne faisais pas que ça, mais je passais quand même beaucoup de mon temps à mettre des bandes de film. Avec l’exposition Ex-Time en ligne de mire. Les derniers mois : trois personnes. Trois huit. Trois paires d’yeux rouges fatigués.
Mais content.
Mais fatigué.
Après, j’ai dit : assez.
Le numérique, c’est maintenant.
Plus de scan.
Clic.
Plus vite.
Pas.
Pas de planche-contact.
J’ai acheté un appareil numérique.
« Il faut que tout change pour que rien ne change. » (© Il Gattopardo, Giuseppe Tomasi di Lampedusa)
L’œil, lui, n’a pas changé. Il traque. Il découpe. Il attend.
Mes gestes restaient les mêmes : attendre que tout se mette en place, ne pas appuyer trop vite… ou appuyer par instinct, sans réfléchir. Une seule règle : pas de règle.
Quand je fais un tirage, je veux la magie : le noir qui devient gris, le gris qui devient forme, la forme qui devient souvenir.
Et qu’est-ce qu’on en a à foutre que ce soit numérique ou argentique ?
Seule l’image compte.
« Il faut que tout change pour que rien ne change. »
J’ai acheté un imageur photo, l’anti-scanner, avec un vieil ordinateur qui accepte les connectiques et Windows 95 pour faire tourner un logiciel de plus de 30 ans. Bon, il est en néerlandais ! « Well nobody’s perfect » © Some Like It Hot, Billy Wilder.
Je m’en sers pour refaire des diapos argentiques à partir de fichiers numériques, pour faire des tirages ©Fresson ou des négatifs N&B, pour retrouver le plaisir de l’agrandisseur maintenant que je n’y suis plus obligé. Que ma tête ralentie.
Mes images numériques reprennent le goût du grain, l’odeur du papier baryté.
Là, je retrouve quelque chose : une lenteur, une résistance.
Un temps d’avant.
Mais je ne regrette rien.
Je suis un homme d’écran.
Le souffle du monde. 


La mécanique quantique avec les doigts

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