La mécanique quantique avec les doigts

J’étais gaucher. On m’avait contrarié.
Alors j’ai fais des photos.
J’ai toujours voulu écrire, mais je n’ai jamais aimé ça.
Très tôt, j’ai cessé d’espérer tenir un journal
Après, j’ai cessé d’espérer tenir ce journal de voyage.
Quand on écrit. On ne vit pas. On ne vit plus que dans l’écriture.
On reste le cul collé sur une chaise. Alors que dehors il fait beau…
Mais toujours j’achetais un cahier.
En corde. En soie. En papier de riz. En odeur de santal ou d’encre fraîche.
J’écris une page. Deux, peut-être cinq. Et puis basta.
Le monde est trop grand pour être noté. Le carnet trop petit. L’œil plus rapide que la main. Et la main, fatiguée.
Et toujours j’achetais un cahier.
Pas pour écrire. Mais pour le tenir. Dans la main. Un beau. Un rare. Un cousu-main.
Je peignais parfois. Les ciels flottaient dans l’aquarelle. Puis les autres râlaient.
- Tu viens ?
Alors je remballais. Mon pinceau, mon souffle, ma solitude.
Le soir. Même pas à moi. Je n’avais plus rien à dire. L’écriture ment-nuit. L’écriture m’épuise
Je suis gaucher. Je suis droitier. Je suis tordu. J’ai été redressé. Douze ans à mâcher de l’orthophonie. Pour rien. Vraiment pour rien. Pas de questions. Pas de phrases. Pas de commentaires.
Je ne tiens plus de journal.
Mais j’achète toujours des cahiers. Encore plus beaux. Encore plus vides. Ils me regardent. Je ne leur réponds pas. Mais, je garde tout. Tout ! Les papiers. Les tickets. Les journaux. Les sacs. Les miettes. Les étiquettes. La pub du coin de la rue. Les papiers d’emballages. Tout le monde les jette. Je garde tout. Chiffonnier auvergnat par mon sang. Mon tiroir est un grenier du monde.
Pas de recherche esthétique. Un reflet. Une manière d’habiter le monde. Une mémoire collective. Art vernaculaire. Un geste humain au service du quotidien. Une simplicité.
Quant aux photos ? Une fois prises. Je les oublie. Avant, c’était dans le frigo. Enroulées. Petites momies d’argent et de gélatine.....

Maintenant, sur l’ordinateur. Dans des dossiers, des sous-dossiers improbables. Nom :« À trier », « Jamais trié »
Dominique dit : Je la prends. Toi, tes photos, on les voit jamais ! Alors, elle fait la photo. Elle a raison.
Collage, couleur et silence des tiroirs. Aujourd’hui dix, quinze, vingt ans après. Tout est là. L’un sur l’autre. Superposé. J’ai collé le journal.
Chinois au dos d’un tirage raté. Pas de gâchis. Les images ratées, je les garde dans une boîte grise, marquées au feutre noir : TIRAGES RATÉS. Ils sont là, pas morts juste mal nés.
Le papier journal ? Plein d’écriture. De signes. Des colonnes de caractères. Incompréhensibles. Et magnifiques. Pas d’images. Juste la beauté sèche. De la typographie.
Noir sur blanc. Recto sur verso. J’ai choisi une photo. Une couleur, très colorée, rouge. Rouge qui saigne. Rouge qui parle chinois. Je sature les couleurs. Le papier boit. Il avale. Il fond. Il respire l’encre.
Et moi j’imprime. Dix images, peut-être douze. Je ne sais plus.
Choisir le papier. Poser la colle. Déplier doucement. Attention aux plis, à la déchirure. Pas de gestes brusques. Main à plat. Je colle l’histoire. Je presse. Poids de fonte. Je l’aplatis. Presse à chaud du labo photo. Un nu. Sur un journal égyptien. Une tente de sans-abri. Sur une pub touristique. Je cherche le fond. J’espère la forme. Je cherche un lien.
Superposition des couches. Superposition des états. Rien n’est stable, tout est multicouche.
Un homme regarde. Il voit. Un journal froissé. L’histoire du jour. Un autre s’approche. Il voit. Un corps. Déplié. Dans l’encre. Un troisième lit entre les lignes une critique sociale brûlante qui craque. Un quatrième ne voit qu’un accident des formes, des taches, un chaos. Beau.
Ce n’est pas l’image qui fait l’œuvre c’est l’œil qui la traverse. Comme en mécanique quantique le réel n’existe pas tout seul il a besoin de nous, des autres pour naître. Alors je montre.
C’est quoi votre truc ? - Papier imprimé ! J’n’ai pas la bonne étiquette.
Personne ne regarde. Personne ne comprends. Les passants passent. Comme on passe devant une vitrine. Alors j’arrête.

 

À QUOI BON ?

 

J’ai tout rangé. Dans un petit tiroir. En bois. En silence. Le papier a sa mémoire propre. Une mémoire tactile. Une mémoire en fibre. J’ai plié les papiers. J’ai remis le couvercle. Je suis passé à autre chose.
Le monde n’existe que quand on le regarde.

 

ALORS À QUOI BON
ALLEZ AU TIROIR !!!

 

En juin 2025, Hugues Dentier m’appelle. Il me propose une expo sur le voyage. Je lui montre une de ces images sur papier collé. Celle de Hong Kong. La première que j’ai faite. Celle avec le journal. Et le rouge. Il dit oui. Il me laisse carte blanche.
Alors, J’ai recommencé. Quinze ans plus tard.

Coller. Maroufler. Comme disent les professionnels de la profession. Mais moi, j’ai collé à la rage sur les vieux tirages. Les bons pour la poubelle. Aujourd’hui je laisse moins de place au hasard. Je cherche le moment juste. Avant que ça devienne lisible. Je scanne. Le journal. Le papier. Les plis, les tâches, les fibres. Essais. Je cale une image. Puis une autre. Il faut que ça tienne. Ou pas. Il faut que ça parle. Ou pas. Ou qu’on ne comprenne rien. Juste que ça cogne quelque part. Au cerveau. Ou plus bas. Dans le ventre. Une proxémie. Une pulsation. Un désaccord. J’imprime. Et je ne suis pas content.
Rien ne va.

Le visage se perd dans les pubs, dans la typo, dans un titre en hindi. Je ne vois plus rien. Alors je regarde. Je me pose. Je sors le pastel blanc. J’efface sans effacer. Je masque. Des visages. Des bras. Des morceaux de monde.
Je veux que ça disparaisse, mais que ça reste là, qu’on sente la lutte, le dessous.
Je ré-imprime. Mais pas sur la précédente. 



Mais pas pareil. Jamais pareil. Surtout pas. Pas de système. Pas de recette. Pas de tranquillité. Le blanc ne suffit pas.

Je prends de l’acrylique. J’étale. J’attends.



Je regarde sécher.
Presse à chaud. Presse à froid. 

Je réimprime. Encore et en Corps.



Et l’encre glisse, ne prends pas. Elle refuse, elle file, elle doute.
Sèche-cheveux, radiateur, souffle. Attente. Fiel de bœuf. Est-ce que ça suffira ? 
Je ne m’arrête pas. Je continue. Je cherche. Je pousse. Je verse du thé japonais au pinceau sur le fond. Pourquoi ? Aucune idée. Mais je le fais.
Quand tout a échoué, quand l’image est morte, je déchire. Comme Villeglé sans slogans. Je gratte, je racle, je mutile, je détruis ce que j’ai fait. Et je recommence. Collage. Peinture. Impression. Encore.
Il en restera toujours quelque chose. Une trace. Un éclat. Un accident heureux. Un bout de vérité qui n’existe que parce qu’il a failli disparaître. Ce n’était plus un tirage raté. C’était un départ.



 Je pense à Braque, aux papiers collés, aux lettres noires sur fond blanc, aux guitares en morceaux, aux journaux en lambeaux, aux ombres qui se répètent, Je pense à Picasso, aux couleurs qui saignent, au gris qui parle, aux femmes éclatées, aux visages en deux temps, en deux espaces, aux yeux qui flottent ailleurs. Je travaille par couches. Pas par idées. Je tords le réel. Je le plie. Je le croise. Je prends une
image puis une autre. Un enfant sur fond de code-barres. Un chat sur un acte notarial roumain. Une danseuse sur une notice de médicament. Tout se vaut. Tout se mêle. Je ne fais plus des images. Je fais des plaques tectoniques qui bougent lentement dans le silence de mes mains. Je ne cadre pas. Je juxtapose. Je fais des nœuds. Un visage glisse sur une carte. Un corps dépasse d’un logo. Tout déborde. Tout est trop. Je n’ai pas besoin de sens. Je cherche le tremblement. Parfois j’ajoute un mot. En capitales. UN MOT. UNE LETTRE. Perdu comme un cri ou un silence.

Des corps découpés
Des typographies mortes
Des couleurs vives et sales
Des bouts d’Égypte
Des miettes d’Italie
Des coulures de Chine

Je n'explique rien. Je continue. Je découpe une cigarette d’un magazine turc. Je colle un œil d’enfant sur une bouteille d’eau. Je déchire un horoscope en arabe. J’imprime un dos nu sur une carte d’état-major. C’est un chantier. C’est un foutoir. C’est une carte du monde. Un autre monde. Et ça me suffit.
On ne peut pas dire précisément où est l’image, ni ce qu’elle signifie vraiment.
On ne peut pas. Les éléments ne sont ni ici, ni là. Ils sont en tension, en devenir, en fuite, comme deux particules intriquées : si vous agissez sur l’une, l’autre réagit, même à distance. Un lien mystérieux, non-local, hors espace et hors temps, défie la logique. Ce n’est plus plat. Les images, les textes sont intriqués. Le sens d’un mot surgit à cause d’un détail visuel, la lecture d’une photo change à cause du papier sur lequel elle est imprimée. Une partie du collage résonne avec une autre, même éloignée. Le tout devient un système, un paquet d’énergie qui répond à des forces invisibles.
Le sens vient par fragments, par accumulation, jamais par narration linéaire. Peu importe ce que ça dit.
Je ne lis pas.
Je respire l’encre.

Franck Landron


Papa

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